Castanea Dentata et Castanea Sativa, deux châtaigniers, deux destinées...


L’Arboretum de Tervuren a le privilège d’abriter deux espèces de châtaigniers: Castanea Dentata, la variété américaine aujourd’hui quasi disparue, et Castanea Sativa, la variété européenne, autrefois très répandue dans le Sud du continent, mais aussi chez nous. Toutes deux ont joué à leur façon un rôle important dans l’Histoire des hommes.


Le châtaignier américain (Castanea Dentata).


Superbe photo de famille, témoignage unique d'une époque révolue... © The American Chestnut Foundation. Un arbre entré dans la légende…

Jusque au début du XXème siècle, le châtaignier américain a joué un rôle clé dans le développement des (futurs) Etats-Unis. Il faut dire que dans les régions situées à l’Est du Mississipi, un feuillu sur quatre était un châtaignier. Les peuplements de châtaigniers constituaient l’élément principal des vastes forêts couvrant la chaîne des Appalaches. Dans ces forêts primaires, ces arbres atteignaient des tailles impressionnantes comme vous pouvez le voir sur la photo ci-joint. L’habitat de Castanea Dentata recouvrait une zone immense de Nouvelle-Angleterre jusqu’aux abords de la Louisiane...
Il n’est dès lors pas étonnant que l’arbre ait pris une telle importance dans la colonisation et le développement de ces territoires. Le bois du châtaignier servait à tout : billes de chemin de fer, wagons, poteaux télégraphiques, bois de mine, et bien sûr construction immobilière en tout genre (nous sommes alors en pleine "conquête de l'Ouest"). On l’utilisait même pour fabriquer des instruments de musique!

La châtaigne, elle, servait surtout comme complément alimentaire pour l’élevage (cochons, etc.), mais bien sûr aussi pour les hommes. Les châtaignes en surplus étaient envoyés massivement en hiver vers les grandes villes du Nord-Est, pour être vendues grillées dans les rues, tout comme chez nous en Europe. Par contre, il ne semble pas qu’elles aient été utilisées de façon régulière pour la production de farine, ce qui était le cas chez nous, du moins dans certaines de nos contrées (voir le texte sur le châtaignier européen ci-dessous).

A partir de 1904, une moisissure fatale pour l’espèce va décimer l’ensemble des forêts, du Nord au Sud, en l’espace de quelques dizaines d’années. Ce chancre, originaire d’Asie, est apparu pour la première fois dans le zoo du Bronx à New York. Le champignon eût une progression foudroyante. Il empêche toute reproduction des sujets atteints, et s’attaque aux reprises de souche avant leur maturité.


Aujourd’hui, les arbres rescapés sont des sujets isolés qui ont grandi dans des zones éloignées de l’habitat d’origine. C’est le cas des châtaigniers de Tervuren par exemple. Vous pourrez admirer plusieurs Castanea Dentata d’une taille plus que respectable, au sud du groupe 15, à proximité d’une petite mare. Dès le mois de septembre, un tapis de bogues recouvre le sol à proximité. Sans vouloir vous décevoir, les châtaignes sont plus petites et moins sucrées que nos châtaignes européennes!

Les quatre espèces de châtaigne.© The American Chestnut Foundation. La photo ci-joint vous permet de comparer les tailles des différentes espèces de châtaigniers (remerciements à l'American Chestnut Foundation).
Aire de répartition du châtaignier américain avant l'apparition du chancre. © The American Chestnut Foundation.

Vendeur de marrons grillés dans unr ville du Nord-Est. © The American Chestnut Foundation.

Malheureusement, le même parasite finît par arriver en Europe, et s'attaqua à notre châtaignier local (Castanea Sativa). Du bois de mine infecté fût livré à Gênes en 1917. La maladie se propagea pour atteindre les premières forêts françaises après la seconde guerre mondiale. Il semble toutefois que notre Castanea Sativa présente une meilleure résistance au chancre que son cousin américain.

Castanea Dentata, sud du groupe 15. Tronc de châtaignier américain (groupe 15). Signe rassurant: les châtaigniers américains de Tervuren donnent beaucoup de fruits.

Arboretum Tervuren: bogues de Castanea Dentata.

Plusieurs projets de réhabilitation de l’espèce sont en cours aux Etats-Unis. Les sites de l’American Chestnut Foundation et de l’American Chestnut Cooperators' Foundation vous en apprendront plus à ce sujet. Ces projets exploitent principalement deux pistes. La première repose sur l’inoculation de souches du chancre infectées par un virus. Ces souches hypovirulentes affaiblissent les souches pathogènes présentes sur l’arbre, et permettent une cicatrisation des plaies. Cette méthode d’origine française est également utilisée en Europe. Une seconde piste repose sur le greffage. On y utilise des sujets présentant une résistance élevée, mais aussi des châtaigniers asiatiques, qui résistent au chancre.

Les plus optimistes prévoient le retour du châtaignier américain dans les vingt prochaines années. En attendant, il nous reste ceux de Tervuren, et bien sûr le châtaignier européen!

Pour le voir à Tervuren: groupe 15 - plusieurs châtaigniers domine le petit vallon herboré entre les groupes 15 et 6b, à proximité d'une petite mare. Ils y poussent en compagnie d'érables à sucre et de bouleaux jaunes. Il existe des exemplaires isolés dans d'autres groupes, notamment un beau spécimen en lisière sud du groupe 14, à une vingtaine de mètres de la Promenade Royale.


Le châtaignier européen (Castanea Sativa).


Le châtaignier européen a prospéré dans de nombreux pays. Originaire d’Asie Mineure et déjà bien connu des Grecs, il fût importé ailleurs par les Romains. Si on le retrouve principalement dans les régions méridionales de moyenne montagne allant du Portugal à la Turquie, l’arbre fût également implanté plus au Nord, en Bretagne, en Belgique, ou en Allemagne notamment.

Le châtaignier européen craint les fortes gelées. Il s’accommode facilement de sols pauvres mais n’aime guère les terres calcaires. Pendant des siècles, le châtaignier a contribué à la subsistance des populations rurales, que ce soit de façon complémentaire, ou principale dans beaucoup de régions, où la culture céréalière était trop difficile. La farine de châtaignes remplaçait ici blés ou froments, ce qui a valu à notre châtaigner le surnom évocateur d’arbre à pain.

Châtaigne corse (groupe 28a).


La châtaigne a bien sûr connu d’autres préparations très variées selon les us et coutumes locales : purée, marrons grillés, soupe, crème, gâteaux, etc. En France, les châtaigneraies ont marqué les paysages des Cévennes, du Limousin, de l’Ardèche, du Massif des Maures, et bien sûr de la Corse. Au cours du XIXème siècle l’exode rural, et une certaine idée de la modernité ont contribué à son déclin. Je vous conseille vivement de lire à ce sujet le très bel article d’Yves le Manach, publié sur le site "Banc Public". Plusieurs maladies, dont l’encre, et le fameux chancre évoqué plus haut, vont accélérer le phénomène. Si bien qu’aujourd’hui, de nourriture du pauvre, la châtaigne est passée au statut de produit de luxe ! Heureusement les techniques de soin déjà décrites pour Castanea Dentata semblent plus efficaces en Europe.


Bien qu’il soit devenu onéreux, le bois du châtaignier est toujours utilisé de façons très diverses : charpentes, piquets et poteaux, parquets, bois de menuiserie ou d’extérieur, et puis les… castagnettes ! On lui attribue aussi la faculté d’éloigner les araignées et les insectes, ce qui devrait en rassurer plus d’un(e) ! Pour la petite histoire, le châtaignier n’éloignerait pas que les insectes puisqu’une vieille tradition recommande de placer quelques châtaignes sous votre oreiller la veille du Jour des Morts… Cela vous éviterait la visite des fantômes cette nuit-là ! Un beau site, plein d’anecdotes et de conseils sur Castanea Sativa.

Le châtaignier a souvent été l’objet d’admiration, voire de sacralisation dans nos différentes cultures. Il faut dire que la châtaigne qui peut se conserver longtemps, a régulièrement permis d’éviter les famines quand d’autres ressources plus aléatoires faisaient défaut. Certains châtaigniers isolés occupent toujours une place de choix dans le cœur des hommes...

C’est le cas en Sicile notamment, à Sant’Alfio près de l’Etna, où le « Castagno dei Cento Cavalli » défie les imaginations… Cet arbre endommagé par les intempéries au fil des siècles, est à présent divisé en trois parties. L’ensemble fait 50m de circonférence au total. Son nom lui vient d’une légende qui nous ramène au XIVème siècle : Jeanne d’Aragon, alors reine de Naples, revenait d’une battue sur les pentes de l’Etna, accompagnée d’une centaine de dames et cavaliers de sa suite. Surpris par un orage, tout ce beau monde aurait trouvé refuge sous les frondaisons de notre « castagno »! Au-delà des légendes et des estimations souvent fantaisistes quant à son âge, le « Castagno dei Cento Cavalli » est certainement l’un des plus vieux arbres d’Europe.

Le légendaire"Castagno dei Cento Cavalli".
Le châtaignier aux cent chevaux aujourd'hui.

Et en Belgique? Malgré la latitude, le châtaignier s’est plutôt bien adapté chez nous. Le plus gros exemplaire de Belgique se trouve à Lovendegem et possède un tronc de 8m45 de circonférence (situé sur une propriété privée, il n'est pas visible du public). Un autre représentant de l'espèce, situé près du château de Franc–Waret, atteint la circonférence respectable de 9 mètres, mais il s’agit, dans ce cas d’un arbre divisé (deux troncs principaux).

Dans l’Arboretum de Tervuren, l’arbre est signalé dans les groupes 27, 28a, 28c, 32 et 33... Je peux en tout cas vous confirmer la présence de plusieurs châtaigniers corses, en compagnie de pins Laricio dans le groupe 28a. Rassurez-vous, on n’y croise pas de sangliers!

Pour se rendre au groupe 28a, au départ de l’entrée de la Eikestraat : suivre la Droge Vijverdreef sur une trentaine de mètres, tournez à droite au premier carrefour en T, la drève longe le jardin de la Maison Forestière. Une centaine de mètres plus loin, un sentier s’engage sur la gauche à travers bois (attention, rien n’est indiqué!). Il serpente à proximité du groupe 28a (qui est à droite du chemin). Les châtaigniers sont à une dizaine de mètres du chemin.

En poursuivant ce chemin vous arrivez près du groupe 29 (côté gauche : Andalousie, plusieurs pins maritimes) à un carrefour. Si vous allez tout droit (il faut retrouver le sentier), vous rejoignez la Drève des Capucins, à gauche vous allez vers l’Ancien Monde, à droite vous retournez vers le Nouveau, et vous retomberez sur la Droge Vijverdreef qui vous ramènera au point de départ.

Feuillage du châtaignier


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